You are currently viewing Les carrières souterraines du Limbourg (bis) : la pierre, les outils, les lieux

Les carrières souterraines du Limbourg (bis) : la pierre, les outils, les lieux

Au sud des Pays-Bas, autour de Maastricht et Valkenburg, un calcaire tendre vieux de 70 millions d’années a été creusé sur près de mille kilomètres de galeries cumulées. Voici onze visages de ce monde souterrain : carrières médiévales, champignonnières, abris de guerre, catacombes reconstituées et bunker de l’OTAN.

Une mer disparue sous le Limbourg

Il y a 70 millions d’années, une mer subtropicale recouvrait le sud du Limbourg actuel. Coraux, poissons, requins et mosasaures y vivaient. Sédiments, algues et coquillages s’y sont accumulés pendant des millions d’années, donnant naissance à une roche calcaire tendre sur près de 80 mètres d’épaisseur, que la région continue d’appeler « marne », par habitude, bien que le terme désigne à proprement parler un mélange d’argile et de chaux.

Ce calcaire se décline en trois familles aux propriétés bien distinctes : le calcaire de Maastricht, tendre et résistant à l’eau ; le calcaire de Gulpen, dont les bancs durs résistaient au feu et servaient à fabriquer des briques de four ; et le calcaire de Kunrader, taillé plutôt que scié, à la surface plus rugueuse.

No items were found matching your selection.

Ce que l’on a au-dessus de la tête dans les galeries : les quatre-vingts mètres de calcaire de Maastricht, coiffés de lœss et de graviers, entaillés par la Meuse. Schéma redessiné d’après la planche peinte par le VVV en 1983 dans la carrière du Zonneberg. Cliquez pour l’agrandir.

Dans les années 1770, le médecin Hoffmann met au jour, dans les galeries du Sint-Pietersberg, le crâne fossile d’un immense reptile marin. Rebaptisé Mosasaurus hoffmanni en son honneur, il est aujourd’hui l’une des pièces maîtresses du Muséum national d’histoire naturelle à Paris, la légende locale veut qu’il ait échappé de justesse aux troupes françaises en 1794, alors même que Maastricht basculait sous occupation.

Fresque du mosasaure découvert par Hoffmann en 1770, galeries du Sint-Pietersberg
Une fresque murale rappelle la découverte du crâne de mosasaure par le médecin Hoffmann, en 1770, dans les galeries du Sint-Pietersberg.

Du silex à la pierre à bâtir : quatre mille ans d’extraction

Dès l’âge du bronze, vers 3300 avant notre ère, des paysans épandent déjà ce calcaire broyé sur leurs champs pour en corriger l’acidité, une pratique agricole appelée marnage. L’extraction en blocs, elle, ne s’impose vraiment qu’à partir du XIIIe siècle, portée par l’essor des villes. À Maastricht, le second rempart, entamé vers 1347, engloutit des milliers de « maetstucken » acheminés par charrette et par bateau ; un document de 1396 atteste déjà du métier de berchhouwer, le casseur de blocs.

Le travail se fait au ciseau et à la scie, dans une obscurité totale, torche, chandelle, puis lampe à huile et enfin lampe à carbure à partir de 1910. Toute une économie gravite autour du blokbreker : charretiers, bateliers, forgerons pour les outils, charrons pour des roues devant supporter plusieurs tonnes de calcaire par chargement sur des chemins de terre. Chaque casseur de blocs notait sur les parois, à la craie rouge ou au crayon noir, le compte de blocs sciés dans la journée, ces « abaques » gravés se lisent encore aujourd’hui par centaines.

Au total, l’inventaire du Limbourg méridional recense près de 250 carrières souterraines, pour environ mille kilomètres de galeries cumulées. Il n’en reste aujourd’hui qu’une poignée en activité, employant une trentaine de personnes pour la restauration de monuments.

Carrière à ciel ouvert du Sint-Pietersberg, exploitée par la cimenterie ENCI
À ciel ouvert, l’extraction industrielle du calcaire du Sint-Pietersberg par la cimenterie ENCI a entamé la montagne pendant près d’un siècle.

Détacher un bloc : de la pioche à la tronçonneuse

Les fers de frappe du carrier et les traces qu'ils laissent sur la roche
Ciseau à marteau, burin à percussion et scie : chaque outil laisse une marque reconnaissable, impacts courbes, impacts rectilignes ou trait lisse. C’est ce qui permet de dater une galerie en la parcourant. Cliquez pour agrandir.

La technique la plus ancienne ignore la scie. Les plafonds des plus vieux chantiers portent des traces de coups arrondies, celles de la pioche employée pour détacher les blocs. Vient ensuite le ciseau, qui creuse des tranchées étroites d’environ un mètre de profondeur, verticalement puis horizontalement, jusqu’à détourer la pierre. Les outils anciens sont minces et légers ; ceux des XVIe et XVIIe siècles, beaucoup plus lourds, laissent des impacts nettement courbes.

Cette évolution se lit littéralement en marchant. Dans certaines galeries d’entrée du début du XVIIIe siècle, on suit sur une centaine de mètres le passage d’une méthode à l’autre : impacts courbes d’abord, rectilignes ensuite. Les formats suivent, passant d’environ un mètre dans les anciens couloirs à des blocs plus maniables vers 1750. Ce changement tient à un matériau. Un acier bien plus dur que le fer existait depuis longtemps, mais restait hors de prix ; la sidérurgie moderne naît vraiment en 1817, quand John Cockerill modernise les forges de Seraing, près de Liège, avec des hauts fourneaux au coke.

Les ciseaux passent alors à l’acier et gagnent une pointe amovible, que l’on peut porter seule chez le forgeron. Ces pointes mesurent de soixante à soixante-dix centimètres dans le secteur de Valkenburg, quinze à vingt seulement dans la vallée du Jeker : même métier, deux traditions.

Le sciage s’impose ensuite. Un jeu comprend en général trois scies, dont aucune n’est identique à une autre : ni la forme, ni le nombre de dents, ni leur écartement ne sont normalisés. Chacun avait la sienne, adaptée à la pierre, à la méthode et à sa propre force.

La plus lourde, à lame large et décroissante, ouvrait les fentes verticales dans le front et débitait ensuite les blocs déjà sortis. Elle pouvait peser jusqu’à six kilos, assez pour que son seul poids assure la pression : l’homme n’avait qu’à la mener d’avant en arrière. Encore fallait-il l’entretenir. Les dents s’émoussaient vite, se limaient souvent, et se réglaient une à une, alternativement à droite et à gauche. Un silex rencontré en chemin pouvait ruiner une lame fraîchement affûtée, et beaucoup gardaient une vieille scie sacrifiée pour venir à bout de l’obstacle.

Les deux méthodes de sciage de la pierre et leurs traits caractéristiques
Le gros bloc débité ensuite, avec des traits de 100 à 115 cm, ou le bloc scié directement au format dans la roche, avec des traits de 50 cm au plus. Cliquez pour agrandir.

Deux méthodes se partagent la région. Dans la première, on extrait un très gros bloc, parfois plus d’un mètre cube, débité ensuite au mieux pour en tirer le maximum de pierres en respectant le sens du lit : les traits de scie y atteignent cent à cent quinze centimètres. Dans la seconde, adoptée après 1750 environ, les blocs à la dimension voulue sont sciés directement dans la roche mère ; le trait le plus long n’y dépasse pas cinquante centimètres, et les scies, plus courtes, sont faites plus hautes pour retrouver du poids.

Reste le geste final. Une fois la pierre détourée sur cinq faces, il ne reste qu’à faire levier pour rompre la sixième, en s’aidant d’une cale de métal glissée sous le bloc. Puis il faut le faire basculer sans le fendre, car un bloc mal tombé est un bloc perdu. On le renverse donc sur un lit de poudre de calcaire préparé pour amortir la chute. Le mot local qui désigne ce bloc retourné signifie « chaise », et l’explication est sans doute la plus simple : une fois la pierre bien tombée, on pouvait s’asseoir dessus pour souffler, boire un café et fumer une pipe.

La mécanisation arrive tard et par touches. Une scie circulaire fonctionne dès les années trente dans une carrière de la vallée du Jeker, une autre en 1943 côté belge, avec des lames de quarante-cinq à soixante-quinze centimètres de diamètre ; un tunnel de liaison entre deux réseaux a été percé de cette manière. Depuis la fin des années cinquante, l’extraction industrielle utilise des tronçonneuses, technique partagée avec les carrières de Soissons. En 2001 encore, c’est à la chaîne qu’a été ouvert un nouveau tunnel d’accès.

Voir clair sous terre

S'éclairer sous terre : du bloc de calcaire évidé à la lampe à carbure
Quatre états de la lumière au fond, et le principe de la lampe à carbure en coupe : l’eau goutte sur le carbure de calcium et dégage l’acétylène. Cliquez pour agrandir.

Sans lumière, pas de travail, et la lumière coûtait cher. Les casseurs de blocs, rarement bien payés, la finançaient souvent eux-mêmes : sans huile pas de lampe, sans lampe pas de bloc, sans bloc pas de pain. L’économie de combustible n’était pas une vertu, c’était une contrainte.

Les torches n’ont laissé aucun objet, mais des traces. Il fallait régulièrement les frotter contre la paroi pour en détacher la partie carbonisée, et ces balayages noirs se voient encore. On les trouve souvent haut sur les murs, parfois plusieurs mètres au-dessus du sol actuel : indice précieux, car il signale que la galerie a été approfondie depuis. La bougie suit, attestée ici au XIVe siècle ; à en juger par les bougeoirs retrouvés, elle avait le diamètre d’un petit doigt, pesait environ soixante-dix-huit grammes et brûlait une dizaine d’heures.

Viennent ensuite les lampes à huile, en terre cuite puis en métal, dont le principe n’a pas changé depuis des millénaires, et les modèles spécifiquement miniers de la seconde moitié du XIXe siècle, largement diffusés ici depuis l’Allemagne. Quand l’argent manquait, une boîte de conserve vide remplissait le même office.

Le vrai basculement date de 1910, avec la lampe à carbure. Le principe est chimique : de l’eau goutte, à débit réglable, sur des pierres de carbure de calcium logées dans le réservoir inférieur, ce qui dégage de l’acétylène, brûlé à la buse. La flamme est blanche et vive, la lampe robuste, fiable et bon marché.

Elle se décline selon l’usage : brûleur haut pour travailler au plafond, brûleur bas pour tout le reste, modèle à tige pour les cueilleurs de champignons, qui déplaçaient leur lampe des dizaines de fois par jour et perçaient parfois des trous dans les parois pour l’y ficher. Là où elle a servi longtemps, elle a signé son passage : des plafonds entiers restent tachés de suie noire.

Dresser, mesurer, compter

Dresser un bloc à la mesure : le format standard et les cinq outils du dressage
Le bloc de 20 sur 25 sur 45 centimètres, l’équerre, le fil à plomb, le grattoir, le rabot et la pelle à poudre, plus les comptes tracés sur la paroi. Cliquez pour agrandir.

Un bloc devait être droit, d’équerre et à la dimension. Les carriers emportaient des bâtons de mesure taillés à la longueur voulue, épaissis à une extrémité pour servir de butée, parfois munis d’une pointe de fer faisant office de traçoir. Le fil à plomb marquait le premier front, l’équerre servait au contrôle.

Un large ciseau plat, tenu à plat sous la main et non par le manche, permettait de raboter le dessus et le dessous des blocs, rugueux à l’arrachement, pour les ramener au format standard. Les chantiers travaillés de cette manière sont d’une régularité frappante, parfaitement d’équerre et d’aplomb, quand les ouvrages plus anciens, du XIVe au XVIIe siècle, restent obliques et grossiers. Le sciage produisait aussi une poudre fine qui menaçait d’obstruer le trait, et qu’une pelle étroite servait à dégager.

Restait à compter. Le nombre de blocs sciés dans la journée était noté à même la paroi, gravé ou tracé à la craie rouge sombre, parfois avec une pierre noire proche de l’ardoise. Ces comptes se lisent encore par centaines. Le détail le plus parlant tient à leur diversité : dans une même galerie, à la même période, il n’y a pas deux systèmes de notation identiques. Chacun avait sa manière d’écrire ses chiffres, peut-être délibérément, pour que son compte reste le sien.

Ces murs clairs appelaient l’inscription, et pourtant les dates anciennes sont rares. La plus ancienne connue remonte à 1468 seulement, et il faut attendre la fin des années 1500 pour que noms et millésimes se multiplient. La raison est simple : les tailleurs de pierre étaient des artisans, et l’écriture restait le privilège de quelques-uns.

Sortir la pierre

Une carrière n’est exploitable que si la couche est atteignable sans frais démesurés, par une entrée horizontale ou par un puits. Tout le reste est un problème de transport, et il commence sous terre. Les blocs sortaient sur des charrettes tirées par des chevaux, dont les dimensions ne s’accommodaient pas toujours des angles de galeries : à plusieurs endroits, on a dû tailler dans la paroi des encoches pour laisser passer les moyeux de roue. Certaines exploitations disposaient même d’une voie étroite conduisant les blocs jusqu’au four à chaux, établi non loin de l’entrée. À l’air libre, chariots et roues de bois devaient encaisser plusieurs milliers de kilos par chargement sur des chemins défoncés.

Ces fours transformaient le calcaire en chaux, liant indispensable à la construction. Il n’en subsiste que dix-neuf vestiges dans tout le sud du Limbourg, et l’un d’eux constitue un cas unique aux Pays-Bas : c’est le seul dont l’extérieur soit maçonné en calcaire. Bâti en 1933, quatre ans après le krach boursier, desservi par une voie ferrée qui entrait jusque dans la carrière, il a fonctionné jusqu’en 1964 avant d’être sauvé par une association de protection de la nature et une fondation régionale.

Le souterrain a fini par perdre la partie face au ciel ouvert, qui offre un accès direct au gisement, l’usage d’engins lourds et des conditions de travail bien moins dangereuses. Une cimenterie fondée en 1924 a ainsi entamé le massif pendant des décennies, employeur majeur jusque dans les années 1970. Le prix en a été lourd : une montagne creusée par pans entiers, un paysage et une flore abîmés, une vallée voisine asséchée par le pompage des eaux souterraines.

Une seconde vie : champignons, refuges et guerre

Bien avant l’arrêt de l’extraction, les galeries vides trouvent d’autres usages. Abris pour le bétail par grand froid, cachettes en temps de troubles, elles accueillent à partir de la fin du XIXe siècle une activité inattendue : la culture des champignons. Née en France au XVIIIe siècle, la culture gagne le sud du Limbourg dans la seconde moitié du XIXe, l’architecte Pierre Cuypers y installant la première champignonnière troglodyte vers 1890. Les conditions sont imbattables : onze degrés et demi toute l’année, une humidité proche de quatre-vingt-quinze pour cent, l’obscurité permanente. Le procédé demande beaucoup de main-d’œuvre. Les spores sont déposées sur un lit de fumier de cheval frais, recouvert d’une couche de poudre de calcaire broyé, puis légèrement arrosées ; six semaines séparent le semis de la première récolte. Certaines installations n’avaient rien de rustique : cellules de désinfection à la vapeur, chambres de pré-croissance chauffées, sols bétonnés, et dans les galeries les plus hautes un plancher intermédiaire ajouté pour doubler la surface cultivable. Des centaines de familles en vivront jusqu’à ce qu’un accident, l’effondrement du Roosburg à Zichen en 1958, dix-huit morts, ne sonne le glas de cette économie souterraine.

La guerre laisse elle aussi ses traces. En 1794 déjà, des paysans en fuite se réfugient avec leur bétail dans les galeries du réseau Noord et y installent un four à pain, la découverte de ce campement, trahie par l’évasion d’un cochon, est consignée dans le rapport du général français Poncet. Entre 1940 et 1945, les carrières redeviennent abris antiaériens : à Maastricht, des dizaines de milliers d’habitants auraient pu s’y réfugier en cas d’alerte, équipées d’installations électriques, de fours et de réserves de farine. Plus tard, en pleine Guerre froide, un abri antiatomique est même aménagé dans le réseau Noord.

Huit siècles sous le Limbourg, en quelques dates

L’histoire de ces carrières tient en trois temps : une roche déposée par la mer, six siècles d’extraction à la main, puis un siècle de réemploi, champignons, abris, tourisme, quand la pierre a cessé d’intéresser les bâtisseurs.

Avant les carrières

  • Il y a 70 millions d’années Une mer subtropicale dépose la pierre Coquillages, algues et squelettes de mosasaures s’accumulent au fond de l’eau. En se compactant, ils forment sur 80 mètres d’épaisseur un calcaire si tendre qu’on peut le scier à la main, c’est lui que toute la région appelle, à tort, « la marne ».
  • Vers 3300 av. J.-C. On ramasse la pierre, on ne la creuse pas encore À l’âge du bronze, les paysans épandent ce calcaire broyé sur leurs champs pour en corriger l’acidité. Cette pratique, le marnage, précède de plusieurs millénaires les premières galeries.

L’âge des casseurs de blocs · XIIIe–XIXe siècle

  • XIIIe siècle Les villes réclament de la pierre à bâtir Pour extraire des blocs réguliers, on cesse de gratter la surface et on s’enfonce sous la colline. Un métier naît : le blokbreker, le casseur de blocs, qui découpe la roche au ciseau et à la scie, à la seule lueur d’une chandelle.
  • 1396 Le métier entre dans les archives Un document de Maastricht cite pour la première fois un berchhouwer, littéralement « tailleur de montagne », le nom que l’on donnait alors au carrier souterrain. Cinquante ans plus tôt, la ville s’était déjà offert un second rempart avec des milliers de blocs sortis de ces galeries.
  • 1613 La plus ancienne date lisible Gravée dans la Fluweelengrot, à Valkenburg. Les parois tendres se prêtent trop bien à l’inscription : au fil des siècles, elles deviendront un livre d’or géant, parfois au détriment des gravures plus anciennes.
  • 1701-1702 Un fort au-dessus des galeries Le baron de Dopff fait bâtir le fort Saint-Pierre au sommet de la colline. Un puits de quarante mètres descend directement dans la carrière : réserve d’eau en cas de siège, et issue de secours.
  • Années 1770 Un monstre marin sort de la roche Le médecin Hoffmann exhume le crâne d’un immense reptile fossile. Emporté à Paris pendant l’occupation française de 1794, il y est toujours : c’est le Mosasaurus hoffmanni, l’un des fossiles les plus célèbres du monde.
  • 1794 Les galeries deviennent refuge Fuyant les armées de la Révolution, des paysans se cachent des mois durant dans le réseau Noord avec leur bétail, et y cuisent leur pain. Un cochon échappé attire l’attention des sentinelles et trahit tout le monde.

La seconde vie des galeries · 1890-1960

  • Vers 1890 On y fait pousser des champignons L’architecte Pierre Cuypers installe la première champignonnière souterraine du Limbourg. Onze degrés et demi toute l’année, 95 % d’humidité : les carrières vides sont parfaites. Des centaines de familles en vivront.
  • 1892-1912 De fausses catacombes romaines La famille Diepen fait creuser à Valkenburg une copie des catacombes de Rome, fresques comprises. La délégation italienne venue à l’inauguration les jugera indiscernables des originales.
  • Vers 1910 La lampe à carbure change tout Robuste, bon marché et bien plus lumineuse que la bougie, elle s’impose sous terre. Ses traces de suie noircissent encore les plafonds de nombreuses galeries.
  • 1939-1945 Quarante-cinq mille personnes sous terre Le Zonneberg est découpé en secteurs numérotés pour accueillir, en cas de bombardement, une grande partie de la population de Maastricht : fours à pain, points d’eau, chapelle, et même une infirmerie. L’évacuation n’aura finalement pas lieu.
  • 1954 Une carrière oubliée devient aquarium Redécouverte quatre ans plus tôt, elle rouvre en attraction touristique. Elle fermera dans le scandale en 2014, ses animaux gravement négligés.
  • 1958 L’effondrement qui arrête tout Au Roosburg, côté belge, une voûte cède et tue dix-huit personnes. La culture souterraine des champignons ne s’en relèvera pas : les serres de surface prennent le relais.

Aujourd’hui

  • Depuis les années 1960 Une seule carrière travaille encore La Sibbergroeve extrait toujours des blocs, réservés à la restauration des monuments. Partout ailleurs, le tourisme et les associations de bénévoles ont pris le relais, avec la tâche délicate de protéger des parois gravées depuis huit siècles.

Où se trouvent ces lieux

Tout tient dans un mouchoir de poche : une quinzaine de kilomètres séparent les carrières de Maastricht de celles de Valkenburg. Deux massifs calcaires concentrent l’essentiel, le Sint-Pietersberg, longue échine coincée entre la Meuse et le Jeker, et les coteaux du plateau de Margraten entaillés par la vallée de la Geul.

No items were found matching your selection.

Positions reportées d’après les coordonnées publiées pour chacune de ces carrières. Trois des souterrains décrits plus bas ne figurent pas sur cette carte : ce sont des sites fragiles, sans visite organisée ni surveillance, que nous préférons ne pas situer. Le Jezuïetenberg et le bunker de l’OTAN, distants d’une centaine de mètres dans le même massif du Cannerberg, ont été légèrement écartés l’un de l’autre pour rester lisibles. Cliquez sur la carte pour l’agrandir.

1 Noord & fort Saint-Pierre (Maastricht)
2 Zonneberg (Maastricht)
3 Fluweelengrot (Valkenburg)
4 Gemeentegrot (Valkenburg)
5 Catacombes de Valkenburg
6 Sibbergroeve (Sibbe)
7 Bunker de l’OTAN (Cannerberg)
8 Jezuïetenberg (Cannerberg)

Noord et le fort Saint-Pierre

Le réseau Noord, au flanc nord du Sint-Pietersberg, est le plus vaste et le plus visité des systèmes souterrains de Maastricht. C’est lui qui a livré le crâne du futur Mosasaurus hoffmanni. C’est aussi le système qui a le plus souffert des occupations militaires successives : les inscriptions laissées sur des siècles par des visiteurs de toutes nationalités y racontent une histoire à part.

Au-dessus des galeries, le fort Saint-Pierre domine Maastricht. Daniel Wolff, baron de Dopff, propriétaire du château de Neercanne, en dessine les plans et en ordonne la construction en 1701 ; l’ouvrage est achevé l’année suivante. Un puits de quarante mètres, doublé d’un escalier en colimaçon reliant directement le réseau souterrain, garantissait l’approvisionnement en eau lors des sièges, et servait aussi d’issue de secours. En 1717, le tsar Pierre le Grand visite le fort ; en 1794, ses galeries sont le théâtre d’affrontements entre assiégeants et défenseurs. Restauré à partir de 1936 puis entièrement rénové depuis 2010, le fort se visite aujourd’hui avec les galeries qu’il surplombe.

Plan du fort Saint-Pierre gravé dans le réseau Noord, Maastricht
Plan du fort Saint-Pierre gravé sur une paroi du réseau Noord, sous l’ouvrage construit en 1701-1702.
Four aménagé dans les galeries du réseau Noord
Un four aménagé dans les galeries du réseau Noord.
No items were found matching your selection.

Le Zonneberg

L’entrée du Zonneberg, percée vers 1881, n’est reliée au grand réseau du Sint-Pietersberg qu’en 1897. Longtemps connecté au Noord, il en est aujourd’hui séparé par une importante zone d’effondrement ; seul le « trou du scout » (Padvindersgat) permet encore, en cas de nécessité, de passer d’un système à l’autre.

Comme ailleurs, les galeries ont accueilli des champignonnières, et plus modestement des cultures de chicons et de cardons, une inscription encore visible près de l’entrée en atteste. Mais c’est la Seconde Guerre mondiale qui a le plus marqué le lieu : le réseau est aménagé en 1939-1945 pour pouvoir accueillir jusqu’à 45 000 habitants de Maastricht en cas de bombardement. Boulangeries, points d’eau, chapelle : tout un urbanisme souterrain se met en place, organisé en secteurs numérotés, les règlements affichés à l’époque sur les piliers sont encore lisibles.

Sur les parois, les visiteurs ont laissé des œuvres remarquables : la reproduction d’un blokbreker au travail, ou ce portrait grandeur nature de saint Sébastien réalisé par le décorateur maastrichtois J. Maes pour le 512e anniversaire de la guilde Sainte-Sébastien, en 1921.

Blokbreker in de groeve, reproduction d'un casseur de blocs, Zonneberg
« Blokbreker in de groeve » : la reproduction d’un casseur de blocs au travail, sciant un bloc de calcaire.
Portrait de saint Sébastien peint en 1921, Zonneberg
Portrait de saint Sébastien réalisé en 1921 par le décorateur J. Maes, pour le 512e anniversaire de la guilde maastrichtoise.

La Fluweelengrot

Sous la Daalhemerweg, à Valkenburg, s’ouvre la Fluweelengrot. Officiellement datée de 1613 par sa plus ancienne inscription connue, elle est sans doute bien plus ancienne : plusieurs galeries de fuite médiévales, reliées au château voisin, la traversent, les casseurs de blocs les ont recoupées par hasard au fil des siècles.

On y trouve l’une des plus belles chapelles souterraines du Mergelland, aménagée au fil des passages successifs. En 1944, ses parois ont aussi accueilli un hôpital de campagne improvisé : des dizaines de noms de soldats alliés blessés y sont encore gravés.

Chapelle souterraine de la Fluweelengrot, Valkenburg
La chapelle souterraine de la Fluweelengrot, considérée comme l’une des plus belles du Mergelland.
No items were found matching your selection.

La Gemeentegrot

Connue bien au-delà des frontières néerlandaises, la Gemeentegrot, ou Valkenburgergroeve, attire chaque saison des milliers de visiteurs, portée aussi par son marché de Noël. Elle formait autrefois, avec la Fluweelengrot, la Wilhelminagroeve et la carrière creusée sous le téléphérique voisin, un seul et immense réseau s’étendant sous la quasi-totalité de Valkenburg, de Vilt à Oud-Valkenburg.

L’une de ses curiosités a pourtant disparu : ses lacs souterrains, asséchés depuis les années 1990, probablement à cause du pompage des eaux thermales pour la station thermale voisine, un phénomène observé au même moment dans plusieurs autres carrières de la région. En 2002, un nouveau tunnel de sortie de 120 mètres a été percé vers la Plenkertstraat pour garantir une évacuation rapide en cas d’incident.

Les galeries portent la trace de multiples occupations successives : sculptures et bas-reliefs Art nouveau taillés par des artistes de passage, mais aussi tout un pan de mémoire de la Première Guerre mondiale, portraits de soldats et inscriptions datées de 1915 et 1944 se côtoient sur les mêmes parois.

Bas-reliefs sculptés dans la Gemeentegrot, Valkenburg
Bas-reliefs sculptés à même la paroi calcaire de la Gemeentegrot.
Portraits de soldats de la Première Guerre mondiale gravés dans la Gemeentegrot
Portraits de soldats et inscriptions datées de 1915 et 1944, gravés sur les parois de la Gemeentegrot.

Les catacombes de Valkenburg

Séparées par d’épais murs du reste de la Heidegroeve, les catacombes de Valkenburg n’ont rien d’antique : elles ont été entièrement conçues entre 1892 et 1910 par l’industriel fortuné A. Diepen et ses fils, sur les plans de l’architecte limbourgeois Pierre Cuypers, également l’auteur, entre autres, de la gare centrale d’Amsterdam. Jan Diepen multiplie les voyages à Rome pour en étudier les proportions ; les fresques, peintes par Pierre Visschers, sont jugées par la délégation italienne présente à l’inauguration de 1912 indiscernables des originaux romains.

Certaines galeries, trop larges à l’origine, ont été rétrécies ; d’autres, trop étroites, élargies, le tout pour se rapprocher au plus près du modèle antique. Pour voir jusqu’où pouvait aller ce goût de la mise en scène souterraine, nous avons consacré une visite virtuelle détaillée à la salle mauresque du Jezuïetenberg. Le temple romain qui en marquait autrefois l’entrée, laissé à l’abandon dans les années 1980-90, a été restauré en 2015.

Fresque des catacombes de Valkenburg, peinte par Pierre Visschers
Fresque peinte par Pierre Visschers dans les catacombes de Valkenburg, aménagées entre 1892 et 1910.

La Zwaluwbergroeve

Longtemps partagée entre deux communes, dont la limite a été redessinée à la fin des années 1990, la Zwaluwbergroeve est aujourd’hui l’une des plus fragiles du Mergelland. Le secteur d’entrée y est instable ; vingt-cinq mètres plus loin, presque aucun pilier n’échappe aux fissures et aux éclatements, la carrière est vouée, tôt ou tard, à s’effondrer.

Elle a pourtant abrité, dans la première moitié du XXe siècle, l’atelier troglodyte du sculpteur Charles Eyck et les œuvres réalisées par des novices montfortains, dont témoignent encore aujourd’hui les silhouettes et inscriptions commémoratives gravées sur ses parois. Une crue souterraine a un jour recouvert la partie centrale de la carrière de près de 1,80 mètre de boue, comme en atteste la ligne brune encore visible sur les piliers. Surnommée « grotte des pilotes », elle a caché des aviateurs alliés et des réfractaires pendant l’Occupation.

Silhouettes de novices montfortains gravées dans la Zwaluwbergroeve
Silhouettes et inscriptions commémoratives de novices montfortains, gravées dans la Zwaluwbergroeve.
No items were found matching your selection.

La Sibbergroeve, dernière carrière en activité

À Sibbe, la Sibbergroeve est aujourd’hui le plus vaste réseau souterrain encore en exploitation aux Pays-Bas comme en Belgique, quelque quatre-vingt-dix kilomètres de galeries cumulées. La qualité exceptionnelle de son calcaire, que le jargon local désigne sous le nom de « Subbersjtein » plutôt que de simple marne, en a fait, depuis des décennies, l’une des seules sources de blocs destinés à la restauration de monuments dans la région.

Cette couche de bonne qualité reste toutefois mince : les galeries qui en résultent ne dépassent guère deux mètres de hauteur. Quand les casseurs de blocs tombaient sur une veine médiocre, les contremaîtres imposaient parfois, en guise de punition, de creuser des « strafpijpen », de longs boyaux d’essai montants ou descendants, taillés à l’aveugle en quête d’une meilleure roche, souvent sans résultat ni salaire à la clé.

Chapelle aménagée dans la Sibbergroeve
Une chapelle aménagée dans la Sibbergroeve, toujours en activité pour la restauration de monuments.
No items were found matching your selection.

L’aquarium souterrain du Doornkuilgroef

Cette carrière est longtemps restée absente des documents officiels. Rebouchée dans la seconde moitié du XIXe siècle par un probable orage qui a inondé de boue son entrée, la carrière est oubliée pendant près d’un siècle, avant d’être « redécouverte » en 1950.

Quatre ans plus tard, elle rouvre sous la forme d’un aquarium souterrain, le Grottenaquarium. L’attraction connaîtra une fin peu glorieuse : en mars 2014, des centaines de poissons et des dizaines de reptiles et d’amphibiens y sont découverts gravement négligés et doivent être évacués par des associations de protection animale. Quelques années plus tard, la police y démantèle une plantation de cannabis, visiblement mieux entretenue que les précédents occupants.

Bas-relief sculpté dans la carrière du Doornkuilgroef
Une des salles ornées de la carrière du Doornkuilgroef, ancien aquarium souterrain.
No items were found matching your selection.

Le Elzenveldgroeve et le Meerberg

Le site actuel résulte de la fusion, en 1946, de deux carrières distinctes reliées par un tunnel descendant, la plus ancienne et la plus petite d’un côté, la plus vaste de l’autre. L’entrée d’origine de la Elzenveldgroeve, jugée « en bon état » par l’ingénieur des mines De Jongh en 1926, un jugement rare dans ses rapports, disparaît en 1949, engloutie par une exploitation à ciel ouvert voisine. Les deux tiers restants des galeries suivent dans les années 1950-60 ; il en subsiste aujourd’hui des pans de paroi encore striés de traces de scie, visibles depuis la carrière à ciel ouvert.

La partie la plus récente, exploitée par l’entrée du Meerberg, se distingue par ses galeries très régulières, sciées avec soin, où l’on a continué à extraire des blocs et à cultiver des champignons jusqu’au milieu des années 1960. En 1944, l’occupant allemand y projette même de fabriquer des pièces pour un nouveau type de chasseur, le Natter, un projet resté sans suite.

Silhouettes peintes dans les galeries du Elzenveldgroeve
Silhouettes peintes dans les galeries du Elzenveldgroeve.
No items were found matching your selection.

Le bunker de l’OTAN sous le Boschberg

Sous le Boschberg, un ancien tronçon de carrière a été reconverti, en pleine Guerre froide, en base souterraine de l’OTAN reliée par tunnel à la carrière voisine de la Kleine Keel. Signalétique militaire en anglais, centre médical, dortoirs : la reconversion emprunte l’esthétique typique des installations de commandement de l’Alliance atlantique de l’époque, taillée à même la roche calcaire du Limbourg. Le principe n’a rien d’isolé : la partie Noord du Sint-Pietersberg, distante de quelques kilomètres, a elle aussi reçu un abri antiatomique durant la même période.

Signalétique militaire dans le bunker de l'OTAN sous le Boschberg
Signalétique militaire en anglais dans le bunker de l’OTAN aménagé sous le Boschberg pendant la Guerre froide.

Le Jezuïetenberg

Le Jezuïetenberg mériterait, à lui seul, un article : ses galeries recèlent l’une des décorations les plus spectaculaires du Mergelland, une salle inspirée de l’Alhambra de Grenade, entièrement peinte de motifs mauresques polychromes, avec bassin et colonnades. Nous lui avons consacré une visite virtuelle détaillée ; en voici la salle maîtresse, et le détail de ce qu’elle met en scène.

Salle Alhambra du Jezuïetenberg, Maastricht
La salle « Alhambra » du Jezuïetenberg, entièrement peinte de motifs mauresques.

Cette salle est une reconstitution de la cour des Lions de l’Alhambra de Grenade, taillée puis peinte à même le calcaire. Tout y est faux sauf la roche : les colonnes sont sculptées dans la marne, les « azulejos » sont peints, et le fond du grand arc est un trompe-l’œil qui prolonge la salle en perspective. Voici comment la lire.

1927 AUG. 19.. ALHAMBRA 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13
1 Le plafond, laissé en calcaire brut : on y voit encore les traces d’outil des carriers.
2 Bandeau d’inscriptions imitant la calligraphie arabe, un décor, non un texte lisible.
3 Le mot « ALHAMBRA », qui donne son nom à la salle.
4 Rosaces à huit branches, motif emprunté à l’art nasride.
5 Arcs polylobés et leurs archivoltes peintes.
6 Trompe-l’œil : la cour des Lions peinte en perspective, qui fait paraître la salle bien plus profonde qu’elle ne l’est.
7 Colonnes taillées dans la marne même, chapiteaux peints.
8 La fontaine des Lions, réplique de celle de Grenade.
9 Le canal qui prolonge le bassin vers l’entrée.
10 Panneaux d’arabesques couvrant les parois latérales.
11 Bandeau d’inscriptions néerlandaises datées, qui rappellent le chantier (1927 et suivantes).
12 Lambris de faux azulejos : des carreaux peints, pas de la céramique.
13 Marches taillées dans le calcaire, descendant vers le bassin.
No items were found matching your selection.

Un tourisme souterrain toujours vivant

Dès les XVIIe et XVIIIe siècles, des visiteurs étrangers de marque parcouraient déjà le Sint-Pietersberg et y laissaient leur nom gravé sur les parois. Le mouvement s’est amplifié au XXe siècle : plusieurs centaines de milliers de touristes descendent chaque année sous le sud du Limbourg, guidés à travers un monde souterrain que l’auteur D.C. van Schaik a le premier documenté en 1938.

Ce succès a un revers : sur les parcours les plus fréquentés, des inscriptions vieilles de plusieurs siècles ont été irrémédiablement abîmées par des visiteurs peu scrupuleux, quand elles n’ont pas simplement été recouvertes pour laisser place à une plaque commémorative plus contemporaine. La tendance actuelle est heureusement à la préservation : associations de bénévoles, systèmes de badge d’accès et travaux de confortement se sont multipliés ces dernières années pour que ce patrimoine, façonné parfois durant huit siècles de casse de blocs, continue d’exister au-delà du prochain touriste.

Réplique de la grotte de Lourdes à Valkenburg
Réplique de la grotte de Lourdes, aménagée en surface à Valkenburg, un autre visage du rapport de la région à ses cavités calcaires.

Ces photographies font partie du catalogue des photographies du patrimoine souterrain.

Partager la page: