Il y a sous Orléans un lieu qui a changé trois fois de métier. On y a d’abord extrait de la pierre. On y a ensuite rangé des marchandises. Puis, au XVIIIe siècle, on y a déversé les morts d’un cimetière qui débordait. L’église qui le couvrait a brûlé en 1940 ; le vide, lui, est resté.
Le calcaire de Beauce sous la ville
Orléans est assise sur le sud du Bassin parisien, où des mers épicontinentales successives ont empilé calcaires, sables et argiles. La pierre à bâtir locale, le calcaire de Beauce, se trouve juste sous la ville : plutôt que d’aller la chercher au loin, les Orléanais l’ont extraite sur place, en creusant sous leurs propres maisons.
Le résultat est un sous-sol criblé. On recense aujourd’hui près de 700 cavités sur le territoire communal. Beaucoup relèvent d’un type hybride, la cave-carrière : on ouvre le vide pour vendre la pierre, et l’on garde le vide pour y entreposer. Une même excavation sert donc deux fois, ce qui explique sa densité sous les parcelles bâties.
Depuis 2015, le programme SICAVOR, pour « système d’information contextuel sur les caves d’Orléans », inventorie et date ce réseau, avec relevés au scanner laser 3D, carottages et pénétromètre. Les résultats distinguent deux grandes phases d’expansion urbaine, de la fin du XIIe à la fin du XIVe siècle, puis du milieu du XVe à la fin du XVIe. Le radiocarbone rattache aux XIIIe-XIVe siècles les caves-carrières à voûtes d’ogives ; la dendrochronologie a daté de 1514 le plafond de bois d’un cellier.
Quand le cimetière déborde
Au XVIIIe siècle, le grand cimetière Saint-Paul, situé derrière l’église du même nom, est saturé. Le problème est partout le même en Europe : les paroisses urbaines enterrent depuis des siècles dans un enclos qui n’a pas grandi, les fosses communes se rouvrent trop vite, et le voisinage proteste. À Paris, la même impasse conduira en 1785 à vider le cimetière des Innocents dans les carrières de la plaine de Montrouge.
Orléans applique la même logique, à son échelle et avec ce qu’elle a sous la main : le vide d’une ancienne carrière déjà reconvertie en cave. On y transfère les ossements exhumés. Un puits de section ovale, encore visible aujourd’hui, servait à la descente des cercueils, un détail qui dit tout du fonctionnement de l’endroit : ce n’est pas une crypte où l’on entre, c’est un réceptacle que l’on remplit par le haut.
Ce n’est pas une catacombe
Les archéologues de la ville insistent sur le mot, et ils ont raison. Une catacombe est un cimetière souterrain organisé en galeries dont les parois sont creusées de tombeaux superposés, chaque défunt occupant sa loge, c’est le modèle romain, et il est propre à Rome. Partout ailleurs, quand des ossements sont simplement regroupés dans un espace souterrain, il s’agit d’un ossuaire.
La nuance n’est pas pédante : elle sépare un lieu d’inhumation d’un lieu de stockage. Sous Saint-Paul, personne n’a jamais été enterré ; on y a déposé des restes déjà anciens, désolidarisés de toute sépulture individuelle. Les catacombes de Paris, malgré leur nom, relèvent exactement de la même catégorie.
Cette rigueur de vocabulaire vaut aussi contre les légendes. Orléans traîne, comme beaucoup de villes anciennes, sa mythologie de souterrains secrets reliant les églises, les châteaux et la Loire. Les relevés systématiques n’en ont jamais trouvé la moindre trace : ce que l’on prend pour des tunnels d’évasion sont des caves, des carrières et des ouvrages hydrauliques. Sur la famille à laquelle appartient ce lieu, voir nos pages cryptes et ossuaires.
1940 : l’église brûle, le souterrain reparaît
L’église Saint-Paul est un monument majeur d’Orléans. Jeanne d’Arc y vient prier une semaine durant, en 1429, devant une rare Vierge noire. Sa tour-clocher est achevée en 1627.
En juin 1940, les bombardements ravagent le quartier. L’église est détruite et incendiée ; ne subsistent que la tour et la chapelle Notre-Dame-des-Miracles, dont seule la toiture a souffert, la Vierge noire est retrouvée intacte au milieu des ruines. Pierre Hamel s’emploie alors à sauver ce qui peut l’être du mobilier et des vestiges. C’est au cours de ce déblaiement, en 1940, qu’il redécouvre la carrière et l’ossuaire sous l’édifice.
Plusieurs années plus tard, les ossements ont été regroupés dans deux espaces réduits, où ils se trouvent encore. Le rez-de-chaussée de la tour Saint-Paul abrite aujourd’hui un petit musée présentant les vestiges recueillis dans les décombres. Les restes de l’église sont protégés au titre des monuments historiques.
Un sous-sol surveillé
Sept cents cavités sous une ville, cela fait autant de plafonds à surveiller. Effondrements, affaissements, déstabilisations : le risque est réel et connu. Le BRGM a établi un cadastre des cavités souterraines d’Orléans, complété par les campagnes du service d’archéologie et du programme SICAVOR.
La méthode combine l’inventaire systématique, l’inspection régulière et le signalement par les habitants, beaucoup de caves ne sont connues que parce que leur propriétaire les a déclarées. C’est le même travail, moins visible, que celui de l’Inspection générale des carrières à Paris : un patrimoine que l’on documente d’abord pour éviter qu’il ne s’ouvre sous une rue.
Visiter
- Gestionnaire : service d’archéologie d’Orléans Métropole et service Ville d’art et d’histoire de la mairie d’Orléans.
- Accès : l’ossuaire n’est pas ouvert à la visite libre. Il fait l’objet d’ouvertures encadrées lors d’opérations ponctuelles, Journées européennes du patrimoine, cycles de conférences et visites « caves et carrières orléanaises ».
- Adresse : sous les restes de l’église Saint-Paul, place du Cardinal-Touchet, 45000 Orléans (Loiret).
- À voir en surface : la tour Saint-Paul (1627) et son musée lapidaire, la chapelle Notre-Dame-des-Miracles et sa Vierge noire.
- Sur ce site : les deux cryptes romanes d’Orléans, Saint-Avit et Saint-Aignan, se visitent avec l’office de tourisme.
Sources : service d’archéologie d’Orléans Métropole, dossier « Les souterrains d’Orléans » ; programme de recherche SICAVOR (depuis 2015) et ses rapports publiés dans l’ADLFI ; BRGM, cadastre des cavités souterraines d’Orléans ; notices des Monuments historiques (restes de l’église Saint-Paul, PA00098845) ; documentation de la Ville d’art et d’histoire d’Orléans.
Cette visite fait partie du catalogue des visites virtuelles du patrimoine souterrain.